COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALEXANDRE DUMAS
PARIS.—IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
Mon cher Éditeur,
Lisez le roman, les mémoires, les aventures, la chose enfin que jevous envoie, et que je viens de publier dans le Mousquetaire, sous letitre du Cadet de famille.
Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami delord Byron.
Il y avait autrefois un libraire modèle qu'on appelait Dumont. Il futalors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'étoile du cabinet littéraire dansle ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligned'horizon qui aboutit à moi. Dumont fut mon premier, Cadot seraprobablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi,dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cherÉditeur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais Henri III.[2]
—Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans lamain, c'est amusant en diable.
—Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont?
—Un livre que je viens de faire traduire.
Je n'avais pas une énorme confiance dans le goût littéraire de Dumont,qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les Nouvellescontemporaines. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec unecertaine nonchalance.
J'y fus pris; je lus le livre de la première à la dernière page.
D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ouvingt-huit ans après, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plupendant ma jeunesse, j'allais écrire mon enfance: ce que c'est qued'être vieux! je ne le pus retrouver.
J'eus alors l'idée de le faire traduire, et de le publier dans leMousquetaire. Je m'adressai à un de mes amis, garçon fort habile et quej'aime beaucoup, nommé Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail.
Ce travail accompli, à ma grande satisfaction, je le publiai dans leMousquetaire.
Publiez-le à votre tour, mon cher Éditeur; mettez-le dans votrecollection, et je vous promets qu'il ne la déparera en aucune façon.
Tout à vous.
A. Dumas.
20 août 1856.[3]
Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncécomme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de sonantiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu prèsaccueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roiEdgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, quiinfestèrent de leur désolante présence les années de son règne.
Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mesjours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans lacarrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse àl'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieuresqui mènent à la fortune plus promptement encore que le t