LE POSITIVISME ANGLAIS

ÉTUDE SUR STUART MILL

par

HIPPOLYTE TAINE

1864


Table des matières

PRÉFACE

Lorsque cette étude parut pour la première fois, M. Stuart Mill me fitl'honneur de m'écrire «qu'on ne pouvait donner en peu de pages une idéeplus exacte et plus complète du contenu de son livre, comme corps dedoctrine philosophique. Seulement, ajoutait-il, je crois que vous voustrompez en regardant ce point de vue comme particulièrement anglais. Ille fut dans la première moitié du XVIIIe siècle, à partir deLocke, et jusqu'à la réaction contre Hume. Cette réaction, commencée enÉcosse, a revêtu depuis longtemps la forme germanique, et a fini partout envahir. Quand j'ai écrit mon livre, j'étais à peu près seul de monopinion, et, bien que ma manière de voir ait trouvé un degré desympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore enAngleterre vingt philosophes à priori et spiritualistes contre chaquepartisan de la doctrine de l'Expérience.»

Cette remarque est fort juste; moi-même j'avais pu la faire, ayant étéélevé dans la philosophie écossaise et parmi les livres de Reid. Maseule réponse est qu'il y a des philosophes qui ne comptent pas, et quetous ceux-là, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on peut lesnégliger sans grand dommage. Tous les demi-siècles, et plusordinairement tous les siècles ou tous les deux siècles, paraît un hommequi pense: Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac enFrance, Kant et Hegel en Allemagne; le reste du temps la scène restevide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ceque le public désire, sensualistes ou idéalistes, selon la direction dutemps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier rôle,capables de rajeunir les vieux airs, exercés dans le répertoire, maisdépourvus de l'invention véritable, simples exécutants qui succèdent auxcompositeurs. En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemandstranscrivent ou transposent le vieux matérialisme français; lesFrançais, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un airun peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phraseséloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans. Dansce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un maître quis'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel.

Janvier 1804.


ÉTUDE SUR STUART MILL

I

J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la BritishAssociation for the advancement of learning, et j'y avais trouvé, parmiles rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, hommed'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir aunouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de petits cours,on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent ets'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme,elles chantèrent God save the Queen. J'admirais ce zèle, cettesolidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptionsvolontaires, cette aptitude à l'association et au travail, cette grandemachine poussée par tant de bras, et si bien construite pour accumuler,contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il yavait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister àun congrès de chefs d'usines; tous ces savants vérifiaient des détailset échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contremaîtresoccupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou lateinture du coton: les idées générales étaient absentes. Je m'enplaignais à mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce g

...

BU KİTABI OKUMAK İÇİN ÜYE OLUN VEYA GİRİŞ YAPIN!


Sitemize Üyelik ÜCRETSİZDİR!