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Anatole France
Le Jardin D'Épicure
Nous avons peine à nous figurer l'état d'esprit d'un hommed'autrefois qui croyait fermement que la terre était le centre dumonde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Ilsentait sous ses pieds s'agiter les damnés dans les flammes, etpeut-être avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines lafumée sulfureuse de l'enfer, s'échappant par quelque fissure derocher. En levant la tête, il contemplait les douze sphères,celle des éléments, qui renferme l'air et le feu, puis lessphères de la Lune, de Mercure, de Vénus, que visita Dante, levendredi saint de l'année 1300, puis celles du Soleil, de Mars,de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquelles étoiles étaient suspendues comme des lampes. La penséeprolongeant cette contemplation, il découvrait par delà, avec lesyeux de l'esprit, le neuvième ciel où des saints furent ravis, leprimum mobile ou cristallin, et enfin l'Empyrée, séjour desbienheureux vers lequel, après la mort, deux anges vêtus de blanc(il en avait la ferme espérance) porteraient comme un petitenfant son âme lavée par le baptême et parfumée par l'huile desderniers sacrements. En ce temps-là, Dieu n'avait pas d'autresenfants que les hommes, et toute sa création était aménagée d'unefaçon à la fois puérile et poétique, comme une immensecathédrale. Ainsi conçu, l'univers était si simple, qu'on lereprésentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,dans certaines grandes horloges machinées et peintes.
C'en est fait des douze cieux et des planètes sous lesquelles onnaissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voûtesolide du firmament est brisée. Notre oeil et notre pensée seplongent dans les abîmes infinis du ciel. Au delà des planètes,nous découvrons, non plus l'Empyrée des élus et des anges, maiscent millions de soleils roulant, escortés de leur cortèged'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cetteinfinité de mondes, notre soleil à nous n'est qu'une bulle de gazet la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite ets'étonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vientde l'étoile polaire était en chemin depuis un demi-siècle et quepourtant cette belle étoile est notre voisine et qu'elle est,avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notresoleil. Il est des étoiles que nous voyons encore dans le champdu télescope et qui sont peut-être éteintes depuis trois milleans.
Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en naît, il en meurtsans cesse. Et la création, toujours imparfaite, se poursuitdans d'incessantes métamorphoses. Les étoiles s'éteignent sansque nous puissions dire si ces filles de lumière, en mourantainsi, ne commencent point comme planètes une existence féconde,et si les planètes elles-mêmes ne se dissolvent pas pourredevenir des étoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pasplus de repos dans les espaces célestes que sur la terre, et quela loi du travail et de l'effort régit l'infinité des mondes.
Il y a des étoiles qui se sont éteintes sous nos yeux, d'autresvacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux,qu