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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 1
Vie de Shakspeare
Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1864
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Coriolan, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôlesqu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractèreséminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent,un de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font lesort d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; unede ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice,parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punirles ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampanteset venimeuses.
Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable,c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Coriolan,et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux autresla fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à luy, lafin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit que samère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît plusheureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser etlouer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné,et qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeuxespraintes de joye.»—(PLUTARQUE, trad. d'Amyol.)
Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur lethéâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mentionde deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolan,que Graun a mis en musique.
En Angleterre, on compte le Coriolan de Jean Dennis, aujourd'huipresque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en1755; et surtout celui de Thomson, l'auteur des Saisons, dont le talentdescriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupedans la littérature anglaise.
Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La premièreest de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et impriméeen 1626; la seconde, sous le titre de Véritable Coriolan, est deChapoton, et fut représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dansla même année; la quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième,de Chaligny Des Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748;la septième, de Richer, imprimée la même année; la huitième, deGudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur LaHarpe, représentée en 1784, est la seule qui soit restée au théâtre.
La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare.Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle del'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatiquecomme Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété.Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec lavérité de l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre danstoutes les situations de la vie.
Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événementscomprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peupleau Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.
L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns desprincipaux discours sont tiré